Morgane Le Guillan, Plasticienne Nantaise

Nous avons eu la chance de rencontrer en cette fin d’été Morgane Le Guillan, plasticienne Nantaise depuis bientôt vingts ans.

Nous avons réaliser l’interview dans l’espace de co-working Vacouva, que nous recommandons !

Antoine C.Bonjour Morgane, j’aimerais que tu nous décrives en quoi consiste ton travail en général, quelles sont tes sources d’inspirations ?

Morgane LG. : Bonjour Antoine ! J’ai un travail qui questionne le corps, son image, son identité, en regard de l’évolution scientifique.  Un corps devenu impossible à considérer comme une entité close et qui au contraire se dissipe au profit d’un corps ouvert, fragmenté, malléable et surtout fantasmé. C’est un travail qui prend souvent ancrage dans un vocabulaire scientifique, qui est un univers qui me passionne depuis toujours, qui me questionne dans la mesure où justement la définition du corps n’y est plus du tout définitive. Un univers où chaque avancée dans la connaissance du corps humain, dans la maitrise de celui-ci, ouvre une sorte de brèche, une porte vers l’imaginaire et le fantasme.

De fait, il est beaucoup question dans mon travail, de cette tentative de contrôle, de maitrise, de formatage du corps par le savoir et de l’autre côté, d’une sorte de résistance du corps, qui se dérègle, s’échappe, déborde, résiste au discours.

A.Alors du coup il y a eu l’école régionale des Beaux Art au Mans, l’école supérieure d’Art et de Design à Reims, puis la Sorbonne en Histoire des Art à Paris. C’était un joli début de parcours. Tu étais déjà quelqu’un de très passionné étant jeune ?

M. : Autant que je me souvienne, j’ai toujours préféré la compagnie du dessin à celle des autres jeux. Du coup j’ai assez tôt affirmé mon désir d’entrer aux Beaux Arts, et j’ai tout fait pour ça. Oui, c’est donc une passion assez ancienne et toujours présente.

A. : J’aimerais m’attarder sur un projet en photographie qui m’a vraiment intéressé, avec la galerie Vertige à Bruxelles en Belgique en 2008. Il y’avait une notion de toucher, de partage avec le spectateur. J’aimerais en savoir un peu plus…

M. : C’est un projet un peu particulier qui a effectivement été mené en collaboration avec la galerie Vertige, à Bruxelles. Une galerie assez particulière, puisqu’elle se trouve dans un centre psychiatrique de jours et est tenue par des patients qui sont eux-mêmes encadrés par une équipe médicale. Ce sont eux qui sont venus vers moi. Ils avaient découvert mon travail via un dossier que j’avais envoyé à l’époque dans une autre galerie en Belgique (la galerie 1 sur 1). Ils ont été intéressés, interpelés par toute une part de mon travail,  notamment par les notions de partage, de contact, et d’expérimentation qui peuvent se mettre en place dans mes installations. Ils m’ont donc invité à participer à un projet avec eux. Rien n’était prédéterminé, on s’est donc rencontré à plusieurs reprises pour mettre en place une exposition autour de ces notions. Eux s’étaient arrêtés sur un certain nombre de pièces où le partage était central. Leur idée étant de montrer ces pièces au sein de leur espace d’exposition. J’ai cependant choisi de leur proposer un autre projet qui consistait à les inclure dans la pièce, leur donner la possibilité d’être acteur de mon travail. J’ai donc crée un certain nombre d’objets, assez proches de ceux que je créai à l’époque : des formes organiques, souples, malléables, sensuelles… auxquelles j’ai ajouté différents systèmes d’accroches permettant justement au spectateur et en l’occurrence à ce groupe de patients de porter les objets, que j’appelais « objets prothèses », de les enfiler et du coup de mettre en place une interaction réelle entre leurs corps et ces corps/objets, ces excroissances. La série photographique s’est imposée comme la forme la plus adéquate pour rendre visible le temps de l’expérience.

A. : Il y’avait aussi ce système de jeux, un tapis de jeux non ?

M. : Il y a effectivement une série de pièces que j’ai appelé les tapis de jeux, pour le coup ce sont des pièces plus anciennes, qui étaient des installations « en mouvement ». Au début de chaque exposition, je mettais en place une installation avec un certain nombre d’objets disposés soit sur des tapis, au sol, soit sur des structures métalliques autour de ces tapis. L’objectif était que le spectateur puisse intervenir, selon son désir, durant l’exposition, qu’il puisse manipuler les objets, les disposer autrement et faire évoluer la pièce tout au long du processus d’exposition. Et c’était assez amusant parce que la notion de partage de l’œuvre, même si elle peut être supposée par les textes qui accompagnent parfois les expositions, n’était jamais clairement énoncée. La possibilité de toucher à l’œuvre et de modifier sa structure n’est jamais clairement formulée.

Ce qui provoquait des comportements assez intéressants et interrogeait la manière dont le spectateur allait ou non s’autoriser à interagir avec la pièce, allant de l’effleurement à l’abri des regards à une participation active et assez désinhibée. Il y a même certaines expositions ou des petits objets ont été volés. Et ça, pour le coup, ça m’intéresse beaucoup parce que ça participe de ce questionnement sur le désir. Il y a dans mon travail une volonté d’attirer le spectateur, d’attiser son désir, de le prendre au piège. Les objets volés ici étaient de petites bourses roses en latex remplies de sable. Connaissant les matériaux, j’imaginais aisément comment le piège allait se refermer, je savais que ces objets allaient continuer à évoluer de manière inexorable et finir par s’autodétruire dans leur nouvel environnement.

A. : Justement cet intérêt pour tout ce qui est silicone, latex, ça vient d’où ?

M. : J’accorde beaucoup d’importance aux matériaux, aux textures. Comme tu le dis je travaille beaucoup avec le latex, la mousse, le silicone, la cire, qui sont des matériaux proches du corps et que j’utilise pour leurs qualités à la fois souples et sensuelles, presque charnelles. Après, ce sont des matériaux qui sont souvent mis en relation dans les installations avec des structures plus rigides, plus austères, il y a beaucoup de lits métalliques, de tables en métal également, des matériaux qui vont mettre en place des tensions, des ruptures et notamment jouer avec l’attraction et la répulsion. Ce sont des éléments qui vont agir de manière simultanée, avec des pièces qui sont à la fois séduisantes, attirantes, qui appellent une expérience tactile avec leurs formes, couleurs ou textures organiques, mais qui souvent débouchent sur des sensations plus dérangeantes, ambigües, faisant appel à des choses plus intimes et instinctives, propres à chacun. Les objets, les installations deviennent une sorte de réceptacle de l’expérience du spectateur où chacun va pouvoir projeter ses propres associations personnelles et du coup envelopper l’objet dans la temporalité du fantasme.

A. : Donc du coup les œuvres, sur le temps, elles tiennent, elles perdurent ?

M. : Pas toutes. Mais ça participe du processus, du mouvement inhérent à l’objet, c’est une usure, une déliquescence intégrée au travail.

A. : La plupart de tes sculptures sont assez ambivalentes sexuellement. Quelle est la place du genre dans ton travail ?de la sexualité ?

M. : Pour moi, il est avant tout question du corps, un corps qui se joue de la différence des sexes. Mes pièces sont à la fois mâles et femelles. Là où tu vas voir un vagin par exemple, je vais voir plus généralement un orifice, une ouverture, une zone de contact, un point de jonction indéterminé où l’objet, la forme va pouvoir se retourner sur elle-même. Pour moi l’ambivalence se trouve là, dans l’absence de frontière, dans la transformation inhérente à l’objet, qu’elle soit effective, par la manipulation, ou simplement fantasmée.

S’il est parfois directement question de sexualité, c’est encore une fois en regard de l’évolution scientifique et de l’imaginaire qu’elle engendre. Du coup, plus que de sexualité, il est plus souvent question de reproduction, et de l’intrusion des sciences dans la sphère privée, intime. C’est ce qu’on voit avec des pièces comme « Mon amour pour vous est intact », ou « En attendant », qui sont des pièces dans lesquelles on va effectivement retrouver des systèmes de reproduction soit masculin, soit féminin, mais mis en relation avec la temporalité scientifique qui est une temporalité figée : celle du stockage de l’information biologique.

A. : Ainsi on aurait participé à un évènement appelé « Au lit avec mon artiste », en 2010. Peux-tu nous expliquer ?

M. : Tout à fait ! Alors, j’ai fait partie des artistes à qui cette formule était proposée. Il se trouve que le projet n’a jamais été activé pour moi. D’autres on eu la possibilité de le faire. « Au lit avec mon artiste », était un projet qui consistait à acheter un moment avec un artiste : une heure, une journée ou un week-end. Ca se passait soit chez l’artiste, soit chez le commanditaire, ou ailleurs. Et de cette rencontre, de cet échange, devait naitre une création particulière, spécialement pensée et créée pour ce commanditaire.

A. : Envisages-tu des projets futurs peut-être ?

M. : Des projets se mettent en place effectivement, une exposition est prévue pour 2018, elle devrait s’organiser autour des objets/prothèses qui jalonnent mon travail, ce sera donc une expo avec un ensemble de pièces anciennes réactivées et présentées de manière différente, et des pièces plus récentes. Un projet de résidence d’artiste est également à l’étude… j’en parlerais en temps et en heure.

A. : Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions, c’était très intéressant et très instructif sur ton travail. Au plaisir de suivre ton parcours futur.

Vous pouvez retrouver le travail, ainsi que la biographie complète de Morgane Le Guillan sur son site personnel : http://www.morgane-leguillan.fr

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