Blue Velvet

Quand un monde en cache un autre, les apparences

A l’heure où la crise du coronavirus remet en cause notre mode de vie, et remet en question notre fonctionnement sociétal, il est l’heure de revenir sur deux critiques acerbes de la société américaine et de l’American way of life, Blue Velvet et American Beauty.

Ces films sont tout simplement des chefs d’œuvres.  Ils traitent d’une thématique commune : la critique de la société américaine. Pour cette critique un angle d’attaque : les apparences. Les deux réalisateurs jouent avec l’apparence qu’ils donnent à leurs deux célébrissimes séquences d’ouverture pour mettre en place ce propos. Mais, avant de se lancer dans cette analyse un retour contextuelle. David Lynch est une référence pour tout cinéaste, et son Blue Velvet peut-être d’autant plus. Lorsque David Lynch réalise ce film, il vient de se prendre le premier mur de sa carrière avec l’échec de Dune (prochainement adapté une nouvelle fois au cinéma par Denis Villeneuve). Le producteur italien Dino de Laurentiis lui donne carte blanche pour faire un nouveau film et relancer sa carrière.

Lynch ne dit pas non, comme l’expliquait à la Cinémathèque française Isabella Rosellini en mars 2020. Il met alors en chantier le film. Il veut faire un film sensoriel (ces termes sont la clef de notre analyse). C’est ce qu’il fait dès les premières minutes de ce Blue Velvet. Quant à Sam Mendes, American Beauty et notamment sa séquence d’ouverture sont très fortement influencés par le film de Lynch, d’où mon choix de les comparer. American Beauty est son premier film, il remporte l’Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur – autant dire que ce metteur en scène de théâtre frappe fort pour son entrée au cinéma. Cette fois pas de spoil, et la subjectivité laissant place à l’analyse, entrons dans ces deux films et partons à la chasse aux apparences… 

La musique 

Premier point commun : la construction des séquences. Un enchaînement de plans de présentation, le tout monté et rythmé par une musique. Dans un cas, c’est ce fameux Blue Velvet de Bobby Winton musique des années 1960, typique de la représentation que l’on se fait de l’american dream, qui résonne. De l’autre une composition originale de Thomas Newman (compositeur fétiche de Mendes), en contrepoint didactique sur des percussions plutôt apaisantes qui s’emballent au fil de la séquence. Ces deux musiques remplissent la même fonction narrative et sémantique. Elles font entrer le spectateur dans l’univers du film tout en le caractérisant. Le spectateur tombe dans le piège que sont ces séquences d’ouvertures. La musique a une fonction narrative, elle met en place le piège en lissant les images et les liens entre elles. Mais les apparences sont trompeuses et la musique aussi.

Elle semble ne pas avoir de fonction sémantique, uniquement narrative, en lisant et harmonisant les images. Seulement, elle s’avère être un agent et le point de départ de la critique. En accentuant cette trop grande perfection, elle met en avant les apparences, et commence à induire son pouvoir de tromperie. Ce qui ouvre vers un monde caché beaucoup plus grave montré par les images, chez David Lynch. Et montré par les images et la voix off chez Sam Mendes. La musique fonctionne comme un piège pour le spectateur, au départ elle l’endort pour le faire entrer dans le film, pour ensuite développer les thématiques. C’est sa fonction, le sens de son utilisation. 

L’image et le point de vue

Les deux séquences adoptent un montage plutôt lent avec des plans très composés et travaillées, une nouvelle fois, les plans font ressortir une perfection. Les couleurs sont extrêmement importantes chez Lynch. Trop de couleurs vives et éclatantes, qui forment un ton sûr, qui signalent un trop plein symbolisant les apparences. Cette sur-utilisation démesurée sous-entend et montre le fort pouvoir de façade des apparences. L’utilisation de la couleur qui nous conduit à saturation, est créatrice de cet espace au revers de la beauté de façade, ce qui engendre la naissance de l’autre monde dans lequel vont évoluer les deux films. D’où la convocation des sensations dans mon introduction. Lynch en appelle aux sensations, aux ressentis du spectateur pour développer sa critique dans Blue Velvet.

Chez Mendes les couleurs sont moins vives, nous sommes plus dans des tons gris, mais ce sont les attitudes qui priment, plus que chez David Lynch. Quand je parle d’attitude, je pense par exemple au plan lorsque nous voyons Jim et Jim, courir le sourire aux lèvres, la posture est parfaite, tout se passe comme si c’était normal, mais surtout pour montrer que tout est normal. Cette exacerbation de la normalité est la présence des apparences. La normalité se voulant ostentatoire, les apparences cachent un mal-être qui sera le terreau du film.

La dualité

Chez Sam Mendes, il faut ajouter à ce mécanisme l’utilisation du plan aérien de la ville. Ce choix est souvent présent pour représenter le point de vue de dieu au cinéma. Dans ce cas plus spécifique, il présente le point de vue du personnage principal qui se regarde d’outre-tombe. Ce choix de point de vue est la clef dans la séquence. Car il crée, une distanciation entre le personnage et le spectateur. C’est dans cette prise de recul que se construit la critique faite par le réalisateur. Cette distance permet de ne pas s’identifier au personnage, mais d’adopter son point de vue critique sur sa vie. Cette société, ce qui renforce la présence des apparences et la critique de ces dernières.

Ce point de vue nous a aussi signifié par la voix off du personnage principal, désabusé et monotone. C’est notre passage de l’autre côté de la façade. Chez David Lynch, le point de vue est utilisé dans une fonction de distanciation, pour se faire le point de vue n’est pas identifié. Nous sommes un point de vue flottant, entre le diégétique et extradiégétique. Nous regardons des images qui s’adressent directement à nous, ce qui exacerbe ce décalage et la naissance du mal-être chez le spectateur. Cela nous fait descendre progressivement dans le bas fond caché de la société américaine. Les deux séquences fonctionnent sur un système de motifs communs au travers desquels est déployée la critique de la société américaine.

La rose

La rose, est le premier motif de Blue Velvet, elle apparaît dans le premier plan.
American Beauty | whatshalliwatch

Le plan en contre-plongée présente cette rose rouge magnifique avec derrière elle une barrière de jardin d’une blancheur immaculée et le ciel bleu éclatant. Chez Mendes la rose intervient plus tard dans la séquence. La rose vient d’être coupée et elle est aux mains de Caroline (Annette Bening). Mendes reprend la contre-plongée, mais en gros plan. Ce motif commun a la même symbolique dans les deux œuvres. Elle est centrale dans l’œuvre de Mendes. En effet, le titre du film est tiré d’une variété de rose, rouge éclatante. Seulement, les apparences sont trompeuses puisque cette American Beauty a pour particularité d’être magnifique, mais de pourrir de l’intérieur. Ce motif résume tout le propos des deux films et leurs critiques.

L’Amérique flamboyante, la vie parfaite, paisible et l’American Dream en apparence cachent un double fond cruel, violent et pervers. Le personnage de Dennis Hopper dans Blue Velvet et le Colonel dans American Beauty entre autres. Chez David Lynch, cette rose par sa trop grande perfection fait naître cette double lecture. J’utilisais délibérément des adjectifs forts pour qualifier les éléments de ce plan. Le réalisateur force les traits pour suggérer par cette trop grande beauté, il y a quelque chose d’incohérent. Dès le premier plan Lynch donne le ton. Pour Mendes le motif fonctionne par impression, ce qui lui ajoute un sens d’autant plus fort. La rose va imprégner le personnage qui la tient et l’admire de sa symbolique, et le caractériser. En un seul plan Mendes montre le conditionnement que cette société opère sur les personnes qui vivent en son sein.

Nous savons, alors que Caroline est très attachée aux apparences, qu’elle est superficielle, qu’elle ne pense qu’à briller et être conforme à la vision de la femme moderne et dynamique de l’Amérique du début des années 2000. En un plan Mendes caractérise son personnage, la thématique de son film, son nœud narratif et formule sa critique. 

Le jardinage

Second motif commun : le jardinage. Dans les deux cas, ce motif est montré comme l’activité la plus commune et banale qui soit. C’est l’entretien du jardin, une nouvelle fois signe d’apparence puisque le jardin est ce qui présente la maison. Cette activité apporte une nouvelle thématique : la crise. Chez David Lynch c’est la crise cardiaque du père de Jeffrey, montrée avec la métaphore du tuyau d’arrosage. C’est le premier choc dans cette séquence d’ouverture lynchenne. La crise cardiaque est intéressante puisqu’elle est le déclencheur de l’intrigue mais aussi elle montre le dysfonctionnement de cette société en apparence parfaite. La crise est montrée comme progressive, peu à peu le tuyau d’arrosage s’obstrue avant d’éclater. C’est la métaphore de ce qui se passera dans le film avec l’apparence de la société américaine, mais aussi de la violence qui deviendra de plus en plus présente.

Chez Mendes c’est aussi la crise. Celle du couple Burnam, Caroline dans le jardin et Leinster à l’intérieur, qui commente de loin de façon détachée les faits et gestes de son épouse. Dans la mise en scène de cette thématique, le réalisateur montre la distance qu’il y a entre les deux époux. Une nouvelle fois la rose entre en scène, cette distance est réelle mais cachée sous le prétexte des apparences. Caroline refuse de le voir, elle vit dans un déni complet de la déliquescence de son couple et de sa famille et elle essaye de la cacher évidemment. C’est aussi chez Mendes la crise de la quarantaine que vit Leinster. Inévitable, puisqu’il refuse par elle le mensonge de cette société et de cette vie. Le personnage fait cette crise en réponse aux apparences.

La transition

Rappelons que le déclencheur est double pour Leinster, son couple, mais aussi et surtout la jeune amie de sa fille qu’il veut séduire. Une nouvelle fois Leinster est pris dans les apparences et dans le fantasme que renvoie cette jeune fille. La crise comme chez Lynch dévoile les apparences et le dysfonctionnement de cette société.  Après les motifs signifiants c’est l’existence de cet autre monde qui entre dans le film, pour parfaire la critique et lancer le film.  

Dans un cas c’est une transition, une descente, et dans l’autre c’est un signalement qui brouille les pistes. Le plan de fin de la séquence de Blue Velvet détonne complètement avec le reste. Elle surprend le spectateur et rend cette critique d’autant plus acerbe que Lynch montre à l’image le pourrissement et le double fond caché de la société. Pour se faire, il utilise un plan qui zoome dans les herbes. Ce zoom est littéralement l’action de regarder sous les apparences. Ce sont des cafards qui grouillent en insert, symbole parfait de ce pourrissement. La musique s’est arrêtée, et le fondu au noir apparaît. La transition est faite, le film évoluera dans ce monde caché, qui montrera en utilisant au contraire le vrai visage de l’Amérique : une société parallèle, souterraine où les humains grouillent comme des cafards.

Une finalité équivoque

Chez Sam Mendes, cela arrive beaucoup plus tôt, et par le son. La voix off : “I be dead already”. Le personnage annonce sa mort à venir. Tout le reste de la séquence ne montre que les origines de cette mort : les apparences, la crise de son couple, sa crise personnelle et donc dévoile le double fond de la société américaine, et nous y plonge. Au milieu de toute cette normalité et banalité c’est la mort qui frappe, qui plane par cette voix d’outre-tombe et le choix du cadrage ; ce qui ternit ce monde apparent et montre sa vraie nature. La critique est parachevée dans les deux films, ils montrent le conditionnement opéré par la norme et dans la norme. Mais si l’on détourne le regard c’est la mort et la noirceur qui émergent.  

La société américaine, aussi parfaite soit-elle en apparence, ne l’est pas. C’est une société pourrie qui engendre la violence et la mort. Ces deux films dès leurs séquences d’ouverture utilisent de façon exemplaire les motifs. Le contrepoint pour mettre en scène une critique acide de la société américaine et en quelques plans dévoiler son vrai visage. Une société qui se veut prude mais qui est en réalité dépravée, violente, sanglante, qui cache des déviances de toutes sortes et de toutes origines. Alors, dans ce monde post-covid 19 et cette année 2020 digne d’un scénario de David Lynch, posez-vous la question des apparences.

Pour aller plus loin

A noter : Blue Velvet a récemment été restauré en 4k par la société Carlotta. Il était ressorti en salle dans un timing plutôt intéressant puisqu’il est sorti la semaine avant le confinement en France. Pour ceux qui ne l’aurai pas vu, ou veulent le revoir il ressort en salle lors de la réouverture !

Si vous voulez prolonger l’expérience du plan séquence chez Sam Mendes, son nouveau film 1917, filmé pour donner l’impression de voir un seul plan séquence, est disponible en VOD et à l’achat digital et déjà disponible depuis la fin du mois de juin en Blu-ray et DVD. 

Séquence d’ouverture de Blue Velvet

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