Été 85 de François Ozon : un grand bol de liberté

Le nouveau Ozon nous raconte une histoire d’amour entre deux adolescents qui vire au drame. Mais loin d’être sombre et triste, ce film solaire est une véritable bouffée d’air frais.

Été 85 (2020)

Son 19ème long-métrage, Été 85 a des airs de liberté. Après Grâce à Dieu, qui abordait le sujet de la pédophilie dans l’Eglise catholique, François Ozon choisit de mettre en scène une histoire d’amour entre deux jeunes hommes. Dans des décors des années 80, le rock plein les oreilles. Le film nous donne à vivre six semaines d’une passion adolescente à travers les yeux du plus jeune d’entre eux, Alex. 

“ Aucun cinéaste ne l’avait fait ”

Le scénario est adapté d’un roman anglais, La danse du coucou, écrit par Aidan Chambers en 1982.

Je l’ai lu en 1985, justement l’année où j’ai situé l’histoire, explique François Ozon, interrogé par le critique Philippe Royer lors d’une avant-première proposée par le Festival du film de La Rochelle. Quand je l’ai lu, je n’étais pas encore cinéaste mais je me suis dit que j’adorerais voir cette histoire sur grand écran. Avant d’avoir voulu la réaliser, j’ai voulu voir cette histoire en tant que spectateur. J’ai imaginé qu’un réalisateur comme Gus van Sant ou Rob Reiner – en tout cas un cinéaste américain – allait s’emparer de cette histoire et ça n’est jamais arrivé. Trente-cinq ans plus tard, juste après Grâce à Dieu, je suis tombé sur ce livre dans ma bibliothèque et l’histoire m’a toujours autant plu. Je me suis dit que ce serait le moment de le faire, d’autant qu’aucun cinéaste ne l’avait fait. ”

Trois cinéastes – un français, un italien et un danois – ont souhaité adapter ce livre. Ces projets n’ont jamais pu aboutir faute de financements. Quant à Ozon, sa première tentative d’adaptation remonte à sa découverte de l’ouvrage dont il a retenu surtout l’histoire d’amour entre David et Alex. “ J’avais totalement occulté tout ce qu’il y avait autour de l’histoire, le rapport avec le professeur, le fait que la famille de David est juive… En relisant le livre l’histoire est extrêmement riche, pour un livre pour adolescent ça a une vraie profondeur ”.

Une oeuvre littéraire

Redécouvrir le bouquin trente-cinq ans plus tard lui a également donné envie de garder la construction narrative du livre pour Été 85. Le réalisateur a ainsi privilégié une narration non linéaire. Ce qui provoque étonnamment un effet de suspens et de surprise à certains moments. Un parti pris qui apporte beaucoup de relief au récit. Mais François Ozon n’a pas non plus hésité à apporter sa touche. En témoigne son acteur Félix Lefebvre qui incarne le jeune Alex : “ Dans le bouquin ce n’est pas la première fois d’Alexis, il aime bien fricoter par-ci par-là. Mais tout ce qui est de l’ordre de la première fois est plus fort, plus frais, et le côté idéalisation dans la relation marche plus. Ce changement a été assez interpellant. ” 

Avec le recul, Ozon insiste sur l’influence qu’a pu avoir ce livre sur sa propre oeuvre. Notamment dans les thématiques qu’il a pu aborder – faisant de ce film un aboutissement de sa propre filmographie. “Il y a beaucoup de motifs dans ce film que j’avais l’impression d’avoir déjà traité. Notamment la relation prof-élève très présent dans Dans la Maison, ou la scène de cimetière dans Frantz, ou le travestissement dans Une Robe d’été. Je pense que ce livre a marqué mes films à mon insu.” Pour le cinéaste, Été 85 a ainsi un statut bien à part dans sa filmographie : “ A un moment, je me suis dit que ça aurait pu être mon premier film.” 

Une Robe d’été de François Ozon (1996)

Retour dans les 80’s

J’ai eu peur de me replonger dans les 80’s car c’est des années qui me paraissent assez ingrates a priori. J’ai l’impression que tout était moche, les couleurs étaient pourries, la musique atroce… Et en fait pas tant que ça ! ” François Ozon s’amuse du regard des jeunes d’aujourd’hui sur les années 80, très loin de ce qu’il a pu vivre lui. “ C’est marrant de voir les jeunes acteurs qui idéalisent cette période énormément. Pour moi ces années annoncent l’hyper capitalisation, les années du fric, il y a le SIDA, c’est pas des années très glamours. Néanmoins dans le film, en travaillant les décors et les costumes, on a essayé de rendre ça un peu sexy.

Ce retour dans le passé s’accompagne de choix esthétiques décisifs, notamment le recours à la pellicule. “ C’est important, confie le cinéaste, car c’est comme ça qu’on voyait les films à l’époque. Et surtout, le grain du Super 16 apporte une sensualité à un film d’été, c’est assez primordial. Après c’est assez déstabilisant, on est tellement habitué à l’image numérique aujourd’hui ! Mais ça donne un charme fou. ” 

Félix Lefebvre et Benjamin Voisin dans Été 85.

François Ozon fait ainsi le choix de donner beaucoup de couleurs et de souffle à cet Été 85. Synonyme d’amour avant la douleur, de passion avant les épreuves terribles à venir. “J’ai choisi de placer cette histoire en 1985, l’année où l’acteur Rock Hudson est mort du SIDA. C’était vraiment très médiatisé. Et voir le film aujourd’hui, notamment après l’épidémie du COVID et le confinement, il a un côté de paradis perdu, d’une époque avant le SIDA et avant ce qu’on vit actuellement. Ça doit créer un peu de nostalgie…” Sélectionné par le Festival de Cannes, le film sortira dans toutes les salles de France cet été. Une excellente raison de retourner au cinéma !

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