autoportrait confiné

Franck Beauvais : un autoportrait confiné

Comment faire des films en solitaire sans sortir de chez soi ? Ce film autobiographique va peut-être inspirer les cinéastes lors d’un hypothétique prochain confinement… 

Affiche d'un autoportrait confiné, Ne croyez surtout pas que je hurle
Affiche de “Ne croyez surtout pas que je hurle”

A l’encontre de tous nos présupposés sur la réalisation cinématographique, Ne croyez surtout pas que je hurle n’a nécessité aucune équipe de tournage. Ni eu besoin d’aucun acteur ni aucune actrice. On peut ainsi parler d’un véritable autoportrait confiné. Pour son premier long-métrage sorti en septembre 2019, Franck Beauvais a voulu raconter par lui-même une phase particulièrement sombre de sa vie : des mois entiers de dépression chez lui en Alsace. Son compagnon l’a quitté, son père est mort, il est isolé dans un lieu qu’il n’apprécie guère… Pour se sortir de cet enfer il n’a recours à aucun médicament ; son seul traitement sera les films, il en visionnera plus de 900 en presque six mois. C’est par le cinéma qu’il va se sauver, et par là-même créer ce film hors du commun.

Autoportrait confiné : un véritable cadavre exquis

Le réalisateur assemble des fragments des œuvres qu’il a regardé pendant cette période de dépression. Il a fait cela pour raconter ce qui a été son mal-être. Mais aussi pour parler de sa pénible vie loin du monde, loin de tout. Le cinéaste isole les plans “ sans intérêts ”, ceux où les acteurs principaux ne sont pas visibles : une main, le ciel, la fumée d’une cigarette, une cascade… Ces images, qui n’ont en apparence aucun lien entre elles, se répondent grâce au montage et leur sens se dévoile grâce à la voix off. Le texte très littéraire, très bien écrit, est lu avec une voix sombre et froide. Chaque mot colore les images d’une certaine signification, ces dernières donnent vie à un récit teinté de mélancolie, de colère, de tristesse mais aussi d’espérance. 

Le but de ce procédé n’est pas de faire des clins d’oeil cinématographiques, ou de deviner quel film se cache derrière tel plan ; il serait souvent impossible de le deviner, même pour les plus cinéphiles d’entre nous. Cette autobiographie se rapproche bien plus du cadavre exquis. Il repose sur l’association d’images, de couleurs, de mots, de formes qui se répondent. Il est possible d’y voir un héritage surréaliste dans l’utilisation puis le détournement des images : leur sens initial est détourné, l’image est utilisée comme une matière première en tant que telle, comme le plâtre ou le bronze l’est pour la sculpture. Par sa manière de réaliser, Franck Beauvais revient à une vision très pure et poétique du cinéma. Une association d’images, de mots et de sons, dont la confrontation est créatrice de sens et de sensations.

Un écran entre soi et le monde, un autoportrait confiné

Je ne vois plus de monde. Je ne vois plus LE monde. J’essaie de le penser à travers les films, les films seuls, que je vois jours et nuits ”. Franck Beauvais interroge son propre rapport au réel : que voyons-nous encore de la réalité si nous nous contentons de rester derrière nos écrans ? Que voyons-nous ? Qu’est-ce que nous pouvons penser par le cinéma ? Il s’agit alors de questionner le cinéma comme médium entre nous et la réalité qui nous entoure. S’enfermer chez soi pour regarder des films toute la journée relève effectivement d’une fuite : ne plus voir personne, se mettre en marge de la société, poser volontairement un écran entre soi et les autres. On peut voir dans ce geste un signe de lâcheté, de peur, et ce rapport à l’écran peut vite devenir un poison. Il nous enferme dans une bulle protectrice déconnectée de la réalité.

Autoportrait confiné, se confronter
Se confronter à soi-même

Mais il s’agit aussi de prendre du recul et de repenser les choses en se mettant dans un écart temporaire à l’égard de la vie. C’est ainsi que peut se comprendre la démarche – alors nécessaire – du réalisateur : se mettre à l’écart pour se protéger permet de se rétablir, de réfléchir, de penser. Ainsi l’écran devient une fenêtre sur le monde qui nous permet de mieux le comprendre. Il s’agit exactement de la métaphore d’Alfred Hitchcock dans Fenêtre sur cour. Le cinéma est un oeil qui permet de voir au dehors et au-delà de nous. 

Il est ainsi possible qu’enfermé.e.s chez nous, derrière nos écrans, nous puissions nous comprendre mieux. Pour que cela nous permette de voir le monde différemment. Tout dépend de la manière dont nous pensons les images. Et alors le cinéma est un moyen de survivre, ou simplement de mieux vivre. Tel est l’espoir que porte cet autoportrait confiné, courageux et sensible.

Ce film est visionnable en VoD, https://www.universcine.com/films/ne-croyez-surtout-pas-que-je-hurle , et reste encore diffusé occasionnellement dans quelques cinémas d’art et d’essai. Ouvrez l’oeil !

Retrouvez comment le monde musical a aussi changé avec le déconfinement juste ici.

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