Thibault Penin

La Casa de Papel, défense de la partie 4 de la série

La partie 4 de la série devenue phénomène mondial : La Casa de Papel est sortie au début du mois d’avril sur Netflix. L’occasion après avoir lu trop de critiques négatives, de revenir sur cette saison pas si critiquable que cela. 

Pour commencer j’ai un aveu à faire, je n’avais pas aimé les premiers épisodes de la partie 1 de La Casa de Papel . J’avais donc laissé tomber cette série. Seulement, je ne savais pas à côté de quoi je passais. Mea Culpa. Après un rattrapage express, motivée par la sortie de la partie 4 et par mon colocataire, j’ai envie de défendre cette saison qui pour beaucoup n’est pas à la hauteur des précédentes ! Je vous préviens, quand j’écris ces mots, je suis encore sous le choc du dernier épisode de la série. Alors, il faut dire que je conçois et même comprends les critiques sur cette saison.

Les critiques

Elles sont même bien légitimes, mais si nous y regardons de plus près, elles sont conditionnées et par un nouveau ton voulu par les showrunners eux-mêmes. Cela montre la qualité de cette nouvelle saison. Dans la continuité de la précédente saison qui marque un changement de ton par rapport aux deux premières parties. Ce qui ne démontre pas un changement de qualité mais un nouveau ton affiché et assumé. Déjà preuve de qualité puisque se réinventer lorsque l’on est bestseller mondial n’est pas une chose aisée.

 Avant de continuer ces lignes, je somme solennellement toute personne n’ayant pas encore vue la série ou la saison d’arrêter immédiatement cette lecture, car notre petite analyse comporte quelques très gros spoilers. Et je m’en voudrais de vous faire passer à côté du plaisir de regarder, ou plutôt dévorer cette série.

Poster La Casa de Papel - Saison 4 - Affiche 14 sur 37 - AlloCiné

Cette saison de la Casa de papel porte comme la précédente, mais cette fois de façon d’autant plus marquée, sur la thématique de la perte de contrôle. Et c’est le grand changement d’autant plus fort dans cette seconde partie. Ce n’est plus un casse parfait, mais une guerre (mot employé par El Professor lui-même). Là où tous les coups sont permis et la loi du Talion prévaut sur tout. Oui, notre tête pensante parfaite, qui avait tout anticipé dans les moindres détails, lors du casse de la Maison de la Monnaie Espagnole, se retrouve à devoir improviser et à ne plus maîtriser la perte de contrôle. C’est une guerre, non plus un casse de stratégie en contrôle et régie par des règles. Le plus intéressant est El Professor. Dans cette partie d’autant plus que la précédente, il oublie les conséquences du facteur humain et émotionnel dans ses équations.

Le dysfonctionnement

Se sont ces conséquences qui sont la clef et le moteur narratif de cette partie, puisqu’elles font littéralement dysfonctionner le Cerveau de l’opération. C’est en cela que nous pouvons avancer une clef de lecture de ce désamour ambiant pour cette quatrième saison. Ce qui fait le sel des deux premières saisons et ce contrôle parfait. Le spectateur vacille entre deux questions : Comment va-t-il s’en sortir ? En sachant pertinemment qu’il va s’en sortir. Et comment a-t-il pu prévoir cela ?  Dans cette saison 4, la première question est conservée, mais posée cette fois sur un registre plus pessimiste. Ce nouveau ton est voulu conditionné et assumé par les showrunner qui construisent de façon tout aussi méthodique que lors des premières saisons. Ce qui rend cette partie assez parfaite du point de vue de sa construction.

Une autre utilisation de la narration est mise en place pour accentuer et traiter ces nouvelles thématiques. Un pessimisme ambiant règne sur cette saison. Il a une double source : l’importance du facteur humain et les flashbacks. 

Le facteur humain

Telle la règle numéro 1 du fight club, l’interdiction de relation personnelle entre les personnes de la bande, est tout aussi respectée que dans le film de Fincher. Cette règle existe pour éloigner les émotions fortes, qui pourraient faire oublier la raison et la logique. Les émotions, voilà ce qui fait disjoncter le Cerveau de l’opération. Comme le dit la voix off de Tokyo dans le premier épisode de la saison. Il est face à deux émotions incompatibles qui s’entrechoquent : la mort et l’amour.

Le faux meurtre de Lisbonne est le déclencheur du plus gros obstacle del Professor, c’est-à-dire lui-même. Il faut qu’il se batte contre ses émotions qui l’empêchent d’être lucide et surtout d’avoir le détachement et le recul nécessaire pour vaincre son nouvel (et très coriace) ennemi ! El Professor va passer une bonne partie de la saison à essayer de comprendre et d’analyser ce qui lui arrive pour reprendre le dessus sur ses émotions. Ce qui le place dans une situation plus qu’inconfortable. Donc ressentie et transmise au spectateur. 

Casa de papel
Pascal Bernardon

Ce changement de registre s’explique par une mutation du personnage. Il n’est plus seul, solitaire et sans attache. Il découvre dans la précédente saison les conséquences de cette non-solitude, en faisant de Lisbonne un autre Cerveau pour la gestion du braquage. La saison 4 montre l’évolution du personnage qui passe par une intégration, acceptation et mise à distance de ce nouveau facteur, source de complications pour lui. Il faut qu’il accepte et compense ses émotions pour pouvoir réfléchir. Et il en a beaucoup, la culpabilité de la mort de Berlin, la culpabilité d’être avec celle qu’il aime durant le casse, la peur de perdre Lisbonne. Ce dernier lorsqu’il la croit morte ouvre une nouvelle culpabilité : celle de l’avoir exposée au danger en l’intégrant au casse. C’est ce sentiment qui l’empêche de réfléchir, d’anticiper et d’avoir toujours ces trois coups d’avance sur son adversaire, qui celui-ci est extrêmement tenace. 

C’est avec toutes ses émotions nouvelles que El Professor doit composer pour mener à bien ce casse difficile. Durant la majeure partie de la saison, il piétine et n’arrive plus à réfléchir à cause de ses émotions. Le rythme change, ce piétinement salvateur est difficile à vivre pour le personnage et donc pour le spectateur qui embrasse son point de vue. Ce qui exacerbe le changement de ton de la série. Une seconde source à ce pessimisme arrive dans les flashbacks. 

Les flashbacks

La narration et son utilisation des flashbacks. Ces derniers, nous montrent tous les accros possibles du plan pensé des années auparavant par Berlin et Palerme. Ces failles que El Professor a identifiées, mais soit n’a pas voulu régler ou n’a pas eu le temps de régler. Donc nous partons au combat avec un plan qui est loin d’être parfait ! Grande différence ! Comparé aux deux premières saisons. Ces questions laissées en suspens créent le doute chez le Cerveau et donc un inconfort chez le spectateur qui n’est plus totalement sûr du succès de nos héros. Pour cause nous avons des preuves de cela. A l’instant T, tout prend la tournure prédite par El Professor. Par exemple, dans la partie 3 le gouverneur de la banque ne veut pas entrer dans la chambre forte comme il l’avait affirmé dans un flash-back.

Ou encore la trahison de Palerme, qui aura de très lourdes conséquences dans la série. Mais, une couche en plus est visible, les failles laissées par El Professor lui-même. Dans le flashback en ouverture de l’épisode 4, Berlin repère la Banque d’Espagne, il tombe sur le chef de la sécurité César Gandia. La conclusion de Berlin est simple, il faut le tuer pour pouvoir mener à bien le casse. Seulement, dans une logique, noble, de principe humain El Professor refuse de l’abattre au détriment pour une fois des recommandations de Berlin, qui étaient justes. Il s’avère que Berlin avait raison et Gandia deviendra un ennemi redoutable, nous en reparlerons plus tard dans cet article. Le plan visible sous nos yeux comme cela était annoncé. 

Des thématiques sensibles

Les flashbacks sont aussi la source de liens intimes créés entre l’équipe. Ils ne sont plus des noms de villes, comme El Professor le signale à Marseille. Il y a des liens qui se sont créés ou renforcés. L’avancée de son couple avec Lisbonne mais aussi la demande de Nairobi par exemple. Cette dernière aimerait qu’ El Professor soit le géniteur de son enfant. Ce qui lui crée un lien fort en plus avec un membre de l’équipe qui va une fois de plus brouiller son jugement. Dans cette saison, les flashbacks ne sont plus des éléments qui montrent toute la maîtrise et le contrôle. Comme lors de la saison deux quand nous voyons qu’il avait lui-même placé les indices dans la maison pour induire en erreur la police.

Ils ont une autre utilisation narrative. Ils installent un danger pour les personnages ou une information a posteriori qui explique une erreur. Ce qui d’un point de vu narratif est un juste dosage d’informations, mais qui est ressenti pour le spectateur comme une frustration, ce qui conditionne un jugement négatif. Or cela est explicable par la nouvelle dimension de la série et les évolutions de relations entre les personnages. Ce casse est un numéro d’équilibriste constant. Il faut pour El Professor remédier à cette position perchée au-dessus du vide (le plan sur la passerelle en est la parfaite illustration) pour arriver à mener à bien ce casse. Une raison à cela le jeu n’a plus de règles prédéfinies et donc contrôlables.    

Le Fair Play n’existe plus

Alicia Sierra, nouvelle dirigeante de la négociation ne respecte aucune règle. Ce que n’avait pas anticipé El Professor, c’est une adversaire qui ne pare pas seulement les coups, mais n’hésite pas à en donner. Elle ne se prête plus au jeu de preneur d’otage, comme le faisait Lisbonne en suivant les règles du manuel. Alicia accuse, elle essaye de faire craquer, elle ordonne. Elle se défend. C’est un autre type d’adversaire qui explique ces nouvelles difficultés. Exemple de cela la stratégie qu’elle met en place lors de la détention de Lisbonne. Toute la stratégie de Sierra, confirme qu’elle est un autre type d’adversaire. Elle est fondée sur la destruction méthodique de la psychologie de son adversaire.

Je pense notamment à la séquence durant laquelle elle explique à Lisbonne tout le déroulé de ce qui va se passer pour sa mère et sa fille si la police les attrapait, donc de tout ce qu’elle va perdre. Sierra trouve les points faibles de ses adversaires et frappe sans retenue, jusqu’au point de rupture.

Preuve du changement de dimension de la série. Il n’y a plus d’hésitation à attaquer. A l’intérieur de la Banque de même un ennemi est autrement plus nuisible : César Gandia. Ce verre au cœur de la pomme est le plus gros problème du Professor, est causé par lui. Il est la plus grosse menace, celui qui risque d’anéantir le plan. Il est entraîné et déterminé à faire vaciller la bande. Ce qui est intéressant dans cette saison, ce sont les conséquences des erreurs qui prennent des proportions beaucoup plus grandes et dramatiques que dans les deux premières saisons. Ne pas descendre ou maîtriser Gandia entraîne la mort de Nairobi. Les conséquences sont donc plus grandes et plus impactantes sur la suite de la série. Ces erreurs montrent le changement de registre de la saison et sa mutation.

Ce qui en fait une saison non pas moins qualitative mais peut-être moins plaisante à regarder, car les personnages sont dans une posture moins confortable que lors des précédentes saisons. 

woman wearing red pullover hoodie
Samuele giglio

Le choc émotionnel et le retour en arrière

Mais après le choc émotionnel de la mort de Nairobi, tout se remet en place. Une raison supérieure de se battre et d’aller au bout de ce casse en envoyant “missile” après “missile”. El Professor reprend ses esprits et redevient le cerveau au sang-froid réfléchi et qui fonctionne selon une stratégie. L’équipe redevient cette équipe soudée comme jamais ils ne l’ont été. Les deux derniers épisodes fondés sur cette réaction au choc sont absolument parfaits d’un point de vue de la narration. Le jeu sur le double point de vue posé sur une séquence est génial. Nous sommes au début de l’épisode 7 un sniper vise un des Dali sur le toit alors que Gandia s’échappe.

Tout est fait pour nous faire croire à cela, les cadrages et la distillation des informations. Seulement arrivé au 8ème épisode nous comprenons que El Professor a repris les commandes. Il a fait échapper Lisbonne et a falsifié l’évasion de Gandia pour faire entrer Lisbonne dans la Banque. Le plan est parfait ! El Professor est de retour et ce dernier épisode nous place dans un suspens parfait qui fait revenir la seconde question Comment-il a fait ? Seulement, pour ouvrir sur la saison 5 un élément n’avait pas été anticipé. Alicia Sierra qui trouve la cachette du Professor. Ultime faille dans la saison qui nous fait attendre avec impatience la saison 5, qui est actuellement en post-production. 

Une évolution certaine

Loin d’être une mauvaise saison, au contraire, elle est une saison qui fait évoluer beaucoup de personnages et leurs rapports entre eux. Les nouveaux personnages comme Palermo, Bogota prennent de l’épaisseur et en font des membres clés de la banda. Cette saison n’est alors pas détestable au contraire, et cette aversion est un signe de sa réussite. Le spectateur découvre un nouveau paradigme où El Professor n’est plus un dieu tout puissant. Ce qui le place dans une nouvelle émotion lors de la réception des épisodes, émotion moins plaisante que le plaisir pur d’un plan parfait. 

Pour terminer cet article, je ne peux que vous conseiller de regarder cette saison 4 de la Casa de papel où a fortiori cette série, qui n’est pas qu’un effet de mode, mais une série de qualité. Toutes les saisons sont disponibles sur la plateforme Netflix

Bella Ciao !

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