Le regard féminin

Le cinéma comme nous ne l’avions pas vu

Avec son nouvel ouvrage Le Regard féminin – Une révolution à l’écran, la journaliste Iris Brey bouscule radicalement notre vision du cinéma. Sa théorie féministe dévoile les films sous un prisme nouveau. Celle de l’expérience féminine, une approche qui se révèle percutante et même déroutante.

Adèle Haenel et Noémie Merlant dans Le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (2019)
Adèle Haenel et Noémie Merlant dans Le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (2019)

Dans une époque où la pensée féministe prend décidément de l’importance, l’ouvrage d’Iris Brey apporte une contribution substantielle par la force de sa proposition théorique. Paru en février 2020, Le Regard féminin propose une approche sociologique du cinéma par l’analyse de l’expérience féminine, ou female gaze

Les femmes souvent à l’arrière plan

Le regard féminin semble avoir été relégué à une culture souterraine, invisible“. Il est temps de redresser nos regards. Spécialiste des questions de genre, Iris Brey souhaite un questionnement permanent de nos représentations. Il ne s’agit pas de parler de “ film d’homme ” ou de “ film de femme ” selon le genre du cinéaste. Une opposition qui serait essentialiste. Celle de porter attention à la manière dont nous montrons et ressentons l’expérience féminine à l’écran. 

Il y a des sujets qui sont montrés au cinéma comme l’avortement, le viol, les inégalités, l’amour ou l’amitié. Ils restent principalement racontés à travers un regard masculin qui occulte le vécu réel des femmes. Le viol est présent dans Game of Thrones ou d’autres films et séries. Mais l’érotisation de ces scènes qui relèvent pourtant de la violence, ou l’ambiguïté sur le consentement du personnage féminin, témoigne d’un regard masculin sur le viol qui ne correspond pas au ressenti intime des femmes. Ainsi beaucoup d’expériences féminines sont absentes au cinéma car la réalité de ce qui est vécu n’est simplement pas montré.

Voir la vidéo réalisée par France Culture : https://www.youtube.com/watch?v=0PKkcPY23mg 

Il faut le préciser maintenant : tout a le droit d’être montré à l’écran. Cette approche ne doit pas viser à la censure et le regard masculin n’est pas illégitime en soi. Mais le vrai problème que souligne Iris Brey, et ce avec justesse, c’est que nous n’avons pas suffisamment questionné nos représentations en terme de genre. L’histoire du cinéma encore aujourd’hui est majoritairement masculine. Les réalisateurs créent des images qui véhiculent un regard spécifique, non universel, dont nous devons avoir conscience et qu’il faut questionner. Les types de cadrages et les partis pris esthétiques véhiculent souvent un regard masculin qui laisse de côté l’expérience des femmes, sans forcément que nous en ayons conscience.

Le cinéma sous une lumière nouvelle

L’originalité et la puissance de ces propos tient au fait de repenser notre expérience cinématographique en intégrant les questions de genre. Qui regarde ? Que ressentons-nous ? Comment sont représentés les personnages, qu’ils soient féminins ou masculins ? Nous n’avons souvent pas conscience du male gaze ou du female gaze, autrement dit nous ne nous posons pas forcément la question de qui voit (un regard masculin ou féminin ?) et de ce que nous donne à ressentir des images. 

Par conséquent, Iris Brey nous invite ainsi à revisiter des oeuvres que nous connaissons avec un oeil nouveau et attentif. De ce point de vue, l’auteure salue l’importance de certaines oeuvres comme Le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Le désir féminin y est omniprésent, les personnages se trouvent dans une relation d’égalité – en témoigne le tableau que peignent “ ensemble ” la peintre, Marianne, et sa modèle Héloïse.

A l’opposé, le cinéma d’Abdellatif Kechiche est érigé comme référence quasi absolue du male gaze. Dans ses dernières réalisations, Mektoub my love : Canto Uno et Intermezzo, le réalisateur montre le désir des hommes pour les jeunes femmes. Son regard tend à réduire ainsi les personnages féminins à des objets, à “des culs” dirait Iris Brey. La manière de filmer limite les femmes à leur corps sans les mener à devenir elles aussi des sujets désirants. 

Mektoub My love : Canto Uno réalisé par Abdellatif Kechiche (2017)
Mektoub My love : Canto Uno réalisé par Abdellatif Kechiche (2017)

“ Pas de compte à rendre à la morale ”

Une des critiques les plus vives sur Le Regard féminin est celle de Jean-Philippe Tessé dans Les Cahiers du cinéma (avril 2020). Radical et désapprobateur, le critique juge cette approche “ dogmatique ”. D’autant que les journalistes des Cahiers sont eux-mêmes pris à partie en conclusion de l’ouvrage. Ce dernier souligne assez justement les problèmes posés par une telle théorie. Selon lui, il n’y a “pas de compte à rendre à la morale”. Cette dimension ne doit pas l’emporter sur le jugement esthétique d’un film. 

Attardons-nous sur les débats liés à la portée politique des oeuvres cinématographiques (l’affaire Polanski, mais pas seulement). Il serait éclairant d’intégrer la pensée féministe pour regarder les oeuvres autrement. D’autant que cela donne lieu à des échanges enrichissants : comment comprendre le comportement de l’héroïne dans Elle de Paul Verhoeven ? Cet exemple cité dans Le Regard féminin nous éclaire sur une interprétation possible de l’intrigue. Une victime de viol qui va retrouver son agresseur. Un comportement ambigu qu’Iris Brey analyse de manière passionnante.

Ainsi, la pensée féministe peut venir compléter le regard esthétique des critiques. Une idée que les Cahiers rejettent assez largement. Pourtant cela vaut la peine d’être considéré. Intégrer un regard sociologique et genré peut enrichir la compréhension des œuvres cinématographiques. Aussi plus largement des images qui peuplent notre quotidien. Cela servirait même le cinéma : “s’intéresser au genre, aux stéréotypes qui y sont rattachés, permet de produire des œuvres majeures, des œuvres qui réinventent la forme filmique”, défend Iris Brey. Créer de nouvelles manières de filmer. Questionner ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas : un programme essentiel pour regarder autrement.

Le Regard féminin – Une Révolution à l’écran, Iris Brey, Éditions de l’Olivier, collection Les Feux.

Retrouvez notre review sur Un homme et une femme et moi juste ici.

Société qui a pour but de créer, participer, et amener la culture par le biais d’un fleuve inépuisable auprès des personnes en quête de savoir.

Plus d'articles
Delphine Garnier, la femme libre dans Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy