L’Effondrement par Les Parasites

Juste avant la crise sanitaire liée au coronavirus, le collectif Les Parasites a diffusé l’Effondrement. Une série qui se révèle étrangement prémonitoire… Ultra réaliste, elle dépeint une société qui se délite, proche de la France d’aujourd’hui. Elle interroge notre possibilité de rêver d’un monde nouveau.

Un cas pas si éloigné

Jusqu’à présent, Hollywood était reconnu comme le spécialiste des films de fin du monde : 2012, La Guerre des mondes ou plus récemment La 5ème vague. Tous représentent le monde détruit par les cataclysmes les plus terribles, l’effondrement en somme. La série Contagion sur Netflix connaît aussi un formidable succès dans le contexte actuel d’épidémie. Face à ces méga productions provenant en majorité des Etats-Unis, il était étonnant qu’une petite compagnie française – composée entre autre par Bastien Ughetto, Guillaume Desjardins et Jérémie Bernard – s’attaque au sujet avec autant de réussite et d’originalité.

Dans cette première saison, diffusée en novembre 2019 sur Canal+ puis Youtube, les huit épisodes racontent en temps réel (une vingtaine de minutes) l’effondrement de la société. Dans cette série tournée exclusivement en plans-séquences, nous vivons en même temps que les personnages leur combat sans merci pour survivre. Du supermarché aux centrales nucléaires, chacun se présente comme une pastille représentant un monde qui s’écroule sans que nous sachions exactement pourquoi. Un virus ou une catastrophe écologique ? Rien n’est réellement précisé mais le récit n’en est pas moins haletant. 

Une série aux allures prophétiques

Le sixième épisode de la série, La Maison de retraite, est le récit le plus touchant de par son humanité. A J+50 de l’événement déclencheur de l’effondrement, nous découvrons le dernier soignant d’un Ehpad. Il est confronté aux problèmes de pénurie alimentaire qui touche l’ensemble du pays. Impossible de nourrir les résidents : malgré son dévouement et son abnégation, il constate son impuissance à pouvoir les aider.

La maison de retraite

Cette séquence dépeint notre rapport à ces femmes et à ces hommes en marge de la société. Souvent dépendants de l’aide extérieure et donc de la solidarité. Dans cette situation de crise, ce sont les oublié.e.s : “inutiles” (du moins pour l’appareil de production). Ils sont représentés comme les victimes collatérales d’un monde où la survie appelle l’égoïsme forcené et l’affirmation de la loi du plus fort. 

Dans son article A l’Ehpad des Quatre-Saisons, la vie et la mort au jour le jour (Le Monde, 31/03/20), la journaliste Florence Aubenas raconte la détresse des soignants durant la crise du coronavirus. Les personnes âgées, coupées de leur famille, sont marginalisées ; elles sont d’autant plus vulnérables qu’elles sont les premières victimes sans être prioritaires pour les soins. “Pas de masques, mais des housses mortuaires : vous voyez le message ?”, déplore ainsi un cadre de santé, catastrophé par l’absence de prise en charge des plus âgés. 

L’écho entre l’Effondrement et notre situation

Face au coronavirus, la situation de la France ne semble pas atteindre l’extrémité que nous observons dans les épisodes de cette série. Mais le parallèle reste néanmoins frappant par la proximité des problématiques. En racontant un contexte de crise de manière aussi réaliste, certaines faiblesses se révèlent au grand jour et le sort des plus âgés en fait malheureusement partie. La force de cette fiction se base ainsi sur la possibilité de révéler des questionnements sociétaux qui nous échappent en temps normal : comment prendre en charge les plus fragiles ? Comment se soigner et se nourrir sans supermarché ni système de soin ? Quelles sont les professions réellement utiles dans notre société ?

Il s’agit bien de regarder en miroir certains dysfonctionnements auxquels nous ne prêtons que peu d’attention. Dans l’épisode La Centrale, des centaines de personnes tentent d’éviter l’explosion d’une centrale nucléaire. En décidant d’amener de l’eau par eux-mêmes, car il n’y a plus d’électricité pour y parvenir. Ces situations très concrètes nous invitent à nous questionner sur nos fonctionnements actuels, nos propres déséquilibres. Et si “L’Effondrement” a peu de chance de se produire dans de telles conditions, le fait de mettre en scène une crise aussi grave met en lumière les bouleversements économiques et sociaux auxquels nous pourrons faire face un jour. 

Penser un monde nouveau

Face à l’effondrement, les inégalités sont flagrantes : les riches sont sauvés par une mystérieuse organisation qui les met à l’abris. Ceux qui possèdent le pétrole le revendent au prix fort, un policier tente d’abuser de son pouvoir de manière égoïste… Imaginer une telle crise invite à penser le monde autrement. Une société en dehors des cadres habituels établis par l’Etat ou la société de consommation. Plus rien n’est garanti : ni la nourriture, ni les soins, ni la sécurité. La solidarité existe principalement entre les membres d’une même famille mais la société telle que nous la connaissons semble avoir disparue.

Plusieurs épisodes explorent la manière de recréer du lien social, par exemple dans “Le Hameau”. Autosuffisante par nécessité, cette microsociété tente de se construire sans hiérarchie et s’établit sur la complémentarité entre ses membres. Ce modèle incarne certaines réflexions actuelles sur les nouvelles manières de gouverner, de produire et de créer des solidarités pour répondre aux besoins de chacun.

L’Effondrement à J + 25

L’approche réaliste de cette fiction amène ainsi à des réflexions quasi philosophiques et politiques, nous invitant à penser autrement notre vie en donnant à voir des situations que nous pourrions connaître. Il ne s’agit pas ici de théorie : cette série nous fait vivre concrètement des scènes que nous pourrions rencontrer, peut-être demain. L’intérêt de “L’Effondrement” se révèle justement dans le reflet, parfois dérangeant, du réel dans la fiction.

Lien de la playlist L’Effondrement sur Youtube : https://www.youtube.com/playlist?list=PLo4Qwa4Nhi1m1v4aernDm1agaSqWuoBDS

Retrouvez notre interview de Steven Briand juste ici.

Lola Marotte – 28/04/20

Société qui a pour but de créer, participer, et amener la culture par le biais d’un fleuve inépuisable auprès des personnes en quête de savoir.

Plus d'articles
La place des génériques de série dans notre vie