Le Parrain 3 n’est pas un film de gangster

Il y a 30 ans, Francis Ford Coppola clôt la saga de la famille mafieuse la plus connue du cinéma : Les Corleone. Ce troisième volet, se déroulant plusieurs années après la fin du second épisode du Parrain, laisse pensif quand à sa classification dans le genre des films de gangsters.

Le titre original du film, voulu par Coppola, était non le Parrain 3, mais The death of Michael Corleone, ce qui attache le film au genre de la tragédie. Alors, avant sa ressortie en décembre au cinéma, retour sur cette tragédie italienne.

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Michael: un personnage tragique

Un personnage qui va contre son Destin

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Une séquence d’ouverture tragique

Le centre de gravité dans le Parrain 3 n’est plus les affaires de la famille, mais La Famille. D’autant plus que dans les autres volets de la saga. En particulier celle de Michael: Kay, Mary et Antony. Première référence à la tragédie qui a pour terrain de jeu privilégié la famille et ses conflits internes. Le film s’ouvre par une lettre, celle d’un père pétri par les regrets. Cette lettre lue en voix off par Michael est l’équivalent de la fonction du Cœur dans la tragédie classique grecque. Le Cœur, est un groupe de citoyen qui ouvre la tragédie en chantant et en donnant les principales orientations de la pièce. Il permet de poser les fondations du conflits dans la tragédie qui va suivre.

La souffrance, les regrets et le Destin.

Cette lecture permet de montrer les conflits intérieurs du personnage. Notamment, le regret et la souffrance. Ceux d’avoir choisi la voix de son père, ce qui la conduit à faire tuer son frère, perdre sa première femme Apollonia et à avoir des relations difficiles avec sa famille. Dans cette lettre, il demande à ses enfants de bien vouloir assister à une remise de décoration et de demander à leur mère d’y assister également pour former de nouveau sa famille. Le programme du film est donné : Michael veut réunir sa famille pour faire la paix avec son passé et ses regrets.

C’est la première intervention d’un mot que vous allez souvent voir revenir dans cet article: le Destin. Au sens latin de Fatum, celui de la fatalité. Une force supérieure qui saisit et dirige tous les choix du personnage principale. Deux choix s’offrent au personnage : soit il accepte son Destin, soit il se bat contre lui en allant à son encontre. C’est ce que fait Michael. 

Le Don affaiblit et le premier échec

C’est un homme affaibli que nous retrouvons. Ce qui met en exergue le poids destructeur du Destin sur ce dernier. Dans cette première séquence, Michael est fait Commandatore par la Sainte Eglise, soit la plus haute distinction qu’un civil peut recevoir de la part du Clergé. Comme les deux volet précédents, nous assistons à une démonstration de pouvoir par le faste de la fête et le nombre de convives. Ce qui n’a rien d’anodin du point de vue de la tragédie. Premièrement, cette ouverture montre le cadre de la tragédie, ici comme dans la tradition classique est celui d’une famille riche.

Deuxièmement, cette séquence d’ouverture dans le Parrain 3 met en exergue le paradoxe propre au personnage tragique, Michael est plus puissant que jamais, mais il est aussi plus faible (physiquement) et malheureux que jamais. Ce qui le conduit au premier échec. Au lieu de réunir sa famille, il la disloque encore plus en refusant que son fils soit chanteur d’opéra. Le destin l’emporte haut la main puisque le personnage est toujours son pantin en ne parvenant pas à réunir sa famille. En ne parvenant pas à changer et dépasser sa nature. 

Les retrouvailles : le premier affront fait au Destin

Seulement ce premier échec n’est pas rédhibitoire. Michael persiste et au premier quart du film parvient à prendre le pouvoir sur son Destin. Michael a une crise de diabète, il est à l’hôpital lorsque Kay vient le voir. Elle le remercie d’avoir donner le droit à Antony de chanter, ce qui conduit à un premier rapprochement de la famille. Parachevé par les deux enfants qui viennent au chevet du père. Michael a réussi. Il a renoué le dialogue avec ses proches, en déjouant son Destin.

Cela est suivit d’une annonce proactive, celle du grand moment: la première représentation à l’opéra d’Antony, à Corleone en Sicile qui réunira toute la famille. Premier moment important sur le chemin de rédemption pour Michael. Ce succès ouvre un espoir d’apaisement pour le futur. Le parcours tragique du personnage est donné: la première réconciliation, puis le retour dans le passé pour l’acceptation et la rédemption pour finir en apothéose lors de la fête finale.  

Le repentir du Don: le retour dans le passé

Les origines du Destin

Finalement, que veut notre personnage principal ? Arrêter de souffrir à cause de son passé et rattraper le temps perdu. Pour cela, Coppola le fait voyager, dans son passé là ou tout a commencé : en Sicile. Le réalisateur montre grâce à la géographie, le chemin introspectif de Michael. Ce retour, met en exergue la tragédie de cet homme grâce à l’origine de la naissance de son Destin. En effet, l’ouverture du Parrain 2, nous montre l’enterrement du père de Vito, tué par Don Ciccio.

Durant l’enterrement, le frère de Vito est assassiné à son tour pour qu’il ne puissent pas se venger. Puis c’est la mort de la mère, en essayant de sauver son fils cadet Vito. Ce triple assassinat, fait entrer la vengeance dans l’ADN de la famille Corleone. C’est la naissance du Destin de cette famille. Confirmé, plus tard dans le film, lorsque Vito revient venger son père et tue Don Ciccio. Le Destin rattrape et n’épargne pas les descendants de la familles Corleone. Pour faire une référence directe à la tragédie, cette famille est comme celle des Atrides.

Famille maudite du roi Agamemnon ou un crime originel a maudit l’entièreté de la descendance. Le Destin n’épargne personne et c’est ce que Michael va comprendre à la fin du film. Seulement, comme nous l’avons vu, le retour aux origines est synonyme d’aller à l’encontre de son Destin. Pour chercher cette paix, il va arpenter les lieux de son passé, source de souffrance, accompagné de et par sa famille proche. Il va parler avec eux pour qu’ils puissent le comprendre et se pardonner mutuellement. C’est le second acte de ce film.

Michael, ses enfants et son passé

Ce chemin vers la paix commence avec ses enfants. Ils sont tous les deux en Sicile avec leur père et veulent rattraper le temps perdue. Alors, Mickael va raconter à ses enfants l’histoire de leur famille de leur grand-père et son histoire personnelle. En deux séquences fortes, Coppola montre cela d’une main de maître. 

La première typiquement emprunt à la tragédie en faisant se rencontrer des temps différents. Lorsque Anthony, prend la guitare et joue pour son père cette mélodie typique de Corleone (reprise du “love thème” du Parrain). Par le jeu du montage, Michael repense à Apollonia, histoire que ni sa femme, ni ses enfants ne connaissent. Cette séquence est importante, car elle est représentative des premiers regrets, remords et souffrances de Michael. C’est la première fois que le Destin s’abattait sur lui aussi violemment. Il faut donc, expliquer à ses enfants un des éléments déclencheurs de pourquoi leur père est l’homme qu’il est aujourd’hui. Cette utilisation du montage permet, de laisser planer le souvenir d’Appolonia tout au long des séquences qui suivent.

Comme un rappelle du Destin tragique du personnage, ce qui renforce le caractère d’aller contre son Destin. Dans une seconde séquence, Michael et ses enfants sont dehors dans un jardin, ils discutent d’Appolonia, de sa mort. Les enfants apprennent à mieux connaître et comprendre leur père en connaissant son passé. La réconciliation est faite. Preuve avec le cadrage, Coppola ne les séparent pas dans le cadre, ce qui renforce leur unité. Seulement, au moment où cette issue heureuse peut advenir, le réalisateur, jette un pavé dans la marre. Avec Mary et son amour pour Vincent le futur Don. Rappelle du Destin puisque son père essaye de la préserver d’une éventuelle mort causée par son possible futur statut : fille de Michael Corleone et femme du Don. Une nouvelle fois le héros tragique tombe nez à nez avec son Destin et ne peut pas en échapper. 

Michael et Kay

Après, ce premier succès sur son Destin. Michael doit faire la paix avec celle qu’il a perdue et qu’il regrettera toujours : Kay. Pour se faire Coppola, va mettre en exergue l’utilisation d’un motif typique de la tragédie: la spirale.  Le Destin prend le personnage principal dans une spirale descendante. Le principe est simple, le héros ne peux plus en sortir et toutes ses actions auront pour lui l’effet d’accentuer cette trajectoire descendante. C’est ce qui arrive à Mickael. Lors de cette séquence où il fait visiter Corleone à Kay. Nous le voyons dans la voiture avec une casquette de chauffeur faisant cette surprise à sa femme. Ce motif de l’escapade amoureuse, les ramène au couple arrivant au mariage de Connie dans Le Parrain, avant que le fatum ne les rattrapent. Michael a la même démarche qu’avec ses enfants.

Ils retournent eux aussi dans le passé. Sur la place centrale de Corleone où Michael s’est marié à Apollonia, puis dans la maison où cette dernière est morte. C’est dans cette maison qu’ils arrivent à dialoguer (chose rare). Simplement filmée en champs contrechamps, la séquence est magistralement bien interprétée. Les deux ex-amants, s’avouent encore s’aimer et font un pas vers la paix. Kay semble mieux avoir compris Michael et être en capacité de lui pardonner. Ce qui laisse entrevoir un espoir à Michael et marque un retour à l’apaisement.

Seulement, cela est de très courte durée. En réalité c’est l’effet inverse qui se produit avec l’intervention du système de la spirale. Souvenez-vous du dernier plan dans Le Parrain. Michael est dans le bureau de son père où il devient le nouveau Don. Mais, la caméra n’est pas sur lui, elle est sur la porte, qui  laisse voir dans l’entrebâillement Kay. Le sur cadrage montre la distance qu’il y aura à jamais entre elle et son mari. Et qu’il y aura deux Michael. Elle comprend leur impossibilité à vivre ensemble et donc sent toute la force du Destin qui a décidé de les séparer.

Pour clore cette séquence dans le dernier volet le réalisateur utilise exactement le même plan. Michael est appelé dans le salon pour ses affaires et laisse Kay seule. Une nouvelle fois ils sont séparés. Une nouvelle fois, Michael en essayant d’arranger les choses et d’aller contre son Destin cause l’effet inverse en renforçant les serres que ce dernier a sur lui. 

Michael, lui-même et le passé.

Enfin toute tragédie comporte le monologue du personnage principal. Un seul en scène, dans lequel le personnage se questionne sur son existence et ses dilemmes. Ce monologue est le dernier prisme qu’il manquait à Michael dans sa quête complexe de paix. Pour se faire il se confesse, à un homme d’église. Il parle, pose des mots sur ses crimes et ses souffrances. C’est une chose contradictoire pour ce personnage qui nous l’avons remarqué, surtout dans le précédent volet, ne parle que rarement et encore moins de ce qu’il ressent. Il confesse avoir fait tuer son frère.

Il s’effondre en disant qu’il a donné l’ordre de faire tuer “le fils de sa mère”, “le fils de son père”, qu’il a commit une infâmie. Nous ressentons, tout le poids du Destin et du passé qui se joue du personnage. Du pardon qu’il ne se donnera jamais. De la culpabilité. Ce monologue, recense toutes les fautes. Il s’effondre à la fin de sa confession. Il est vieux, son corps est en mauvaise santé, ce qui montre un homme rongé et façonné par le Destin qu’il a subi toute son existence. Ce qui le place d’autant plus dans la position du personnage tragique puisque même en ayant parlé et fait la paix avec son passé et sa famille celui-ci ne le laissera pas s’échapper. 

Les regrets sont éternels

L’opéra : réunion de famille

La famille une fois rassemblée par Michael assiste ensemble, et complice (à l’exception de Mary) a un Opéra. Cette séquence est le troisième acte du film: la conclusion de notre tragédie mafieuse. La séquence met en exergue une complicité retrouvée avec Kay et la fierté de voir son fils réussir, pour le personnage principal. Nous sommes une nouvelle fois à la limite de l’ubris due au pouvoir. Le Don montre sa puissance en invitant tous ses amis ce qui est une démonstration de pouvoir. Tout nous conduit vers le final tragique. En premier lieu, l’opéra. C’est un motif au cinéma souvent utilisé pour mettre en scène un assassinat. Ce qui est le cas dans cette séquence.

En second lieu, le système de montage. Le montage fonctionne d’une façon particulière dans cette séquence. Elle permet de mettre en regard l’opéra qui se déroule et les préparatifs de l’assassinat de Michael. Ce système de montage alterné n’est pas un choix anodin du point de vue de la tragédie. Il montre à l’image les rouages du mécanisme du Destin. Qui contraste avec la sérénité faussement retrouvée par le protagoniste. Chaque changement et enchaînement de plan, représente un engrenage du Destin qui s’amorce. Cet assassinat est mis en scène afin d’en faire une séquence de pure tragédie, celle où le héros a l’ubris d’oublier son Destin. Tout au long de la séquence, nous voyons l’étau qui se resserre sur le personnage principale.

Les deux parties de l’étau sont représentées par l’alternance des séquences et des points de vue. Ce qui donne un suspens insoutenable à cette séquence, car le spectateur observe cette action du point de vue du Destin, le spectateur en sait plus sur le personnage et il craint alors pour la vie du protagoniste.

Regrets irréversibles

A la grande surprise de tout le monde, Le Destin semble avoir oublié Michael, puisqu’il sort vivant et triomphant de l’opéra. Seulement, cela est de courte durée, personne n’échappe à son Destin. A la sortie, sur les escaliers de l’opéra, Mary meurt, fâchée, dans les bras de son père prenant la balle destinée à ce dernier. Fin d’autant plus cruelle et tragique qu’elle intervient après le calme et l’espoir d’avoir accompli son objectif. Elle intervient comme un rappel, celui de la force du Destin. Cette mort, est l’ultime estocade de la Fortune envers Michael.

Cette séquence est totalement tragique, dans sa thématique, la mort de la fille devant les parents, est la source des ultimes regrets du personnages qui seront éternels. Ceux de ne pas avoir réussit à protéger sa famille et de l’avoir mise en danger. Mary, pourtant innocente paye le prix fort. Dans cette séquence une nouvelle fois l’emprunt à la tragédie est présent dans le montage, le jeu des acteurs et le décor. Un décor qui laisse penser à une scène de théâtre.

D’autant plus que ce type de décor est propice aux rebondissement finaux dans la tragédie. La façon de filmer la séquence, met en exergue la tragédie. Le passage au muet et le ralenti, montre toute la douleur des parents. Pour seul exemple le râle de Michael, dépourvue de son. Ce qui paradoxalement le fait entendre. Le spectateur est d’autant plus frappé par sa douleur. Nous la lisons sur le visage de Pacino. Qui est alterné avec celui de Kay au sol dans les bras de son fils. Le plan fixe serré puis en raccord dans l’axe arrière montre en adoptant le point de vu d’un spectateur de théâtre, l’ampleur de la tragédie Corleone. Le montage montre et décuple l’émotion que ressentent les personnages.

Telle une séquence finale de tragédie, Michael s’écroule sur les marches de l’opéra tenant sa fille morte dans ses bras.  Ultime séquence de ce film qui prend la forme assumée de la tragédie, dans le jeu, le décor et la mise en scène. Ultime attaque du Destin qui scelle à jamais la fin de la vie de Michael et son échec à mener la sienne et avoir la vie qu’il désire. 

Telle un Œdipe, Michael vieux, seul et pétri par les regrets meurt dans son jardin à Corléone. Cette mort est une délivrance celle du Destin qui jusqu’au bout l’a maintenu dans ses serres. Le Parrain 3 est l’aboutissement de la tragédie Corléone. C’est un film sur les regrets, la souffrance, le choix et leurs conséquences. C’est un film sur un personnage qui regrette la vie qu’il a été obligé d’embrasser, poussé par son Destin forgé par son histoire familiale. Un homme qui a perdu sa famille et a suivi un chemin toujours regretté. Coppola n’a pas fait un film de gangster, mais la tragédie en trois actes d’une famille maudite et condamnée à vivre aux côtés de la mort et de la souffrance.

En Décembre sortira sur les écrans une nouvelle version de ce film, avec un nouveau début et une nouvelle fin, plus conforme à ce que désirait originellement Coppola. Un bon prétexte pour allez voir en salle de chef-d’œuvre du cinéma et mesurer toute l’ampleur de la tragédie Corleone.  

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