Skyfall

Skyfall de Sam Mendes, retour sur l’oeuvre

Qui a dit que confinement n’est pas compatible avec l’évasion cinématographique ? Dans cette optique je n’ai pas été d’une grande originalité au moment où il a fallu choisir un film à regarder. Il faut dire que les James Bond ont un format adapté au confinement, plus de deux heures de film de divertissement d’évasion pure, même Pédro Almodovar le dit ! Donc, suivons son conseil, parlons de Skyfall. Alors retour sur cette séance confinée absolument mémorable. 

Oui, Bond et la poésie anglaise du 19ème ne sont pas incompatibles, en tout cas plus depuis que John Logan a pris les rênes de l’écriture des scénario. Et oui, Bond n’est pas incompatible avec un grand réalisateur de drame, la preuve avec Sam Mendes. Le réalisateur, oscarisé pour American Beauty, porte à l’écran son héros préféré depuis l’enfance. Sa tâche n’est pas aisée, mais le voilà tout de même de retour avec Skyfall. Après un Quantum of Solace, mal aimé par les fans, mais qui cependant comporte de grandes avancées sur la caractérisation du personnage de James Bond. Sam Mendes va poursuivre ce chemin pour relever sa mission : redonner des couleurs à l’ère Daniel Craig, partie sur les chapeaux de roues avec Casino Royale.

Beau programme ! Et comme si réaliser un James bond n’est déjà pas assez titanesque, Mendes doit offrir aux fans un film parfait pour le 50ème anniversaire de leur héros préféré. Il fera mieux : il leur donnera un des meilleurs films de la décennie, et pour beaucoup de la saga. Skyfall marque une nouvelle révolution de l’ère Daniel Craig : la mort, la fausse reconstruction et la perte pour renaître. 

Si nous ne sommes plus cette force,
Qui jadis remua ciel et terre
Ce qui nous sommes nous le sommes,
Des cœurs héroïques qu’une même trempe
Affaibli par le temps qui passe et la fatalité
Mais fort dans la volonté
De lutter et de ne jamais rien concéder

Ulysse, Alfred Tennyson

La mort : l’ouverture

 ©Sony MGM EON

                 Quelle séquence d’ouverture ! Il ne faut pas se le cacher, la séquence d’ouverture d’un James Bond est un plaisir immense. Nous plongeons ici in medias res dans une mission en Turquie, immédiatement accrochés par l’ambiance et la course poursuite. Le film ne nous lâchera plus. Mais une séquence d’ouverture est à double tranchant. Souvent, elle permet de savoir si le film qui va suivre sera médiocre ou exceptionnel. Dans le cas de Skyfall, il ne faut pas se mentir nous touchons à l’exception. Cette course poursuite de 15 minutes débutant dans le silence d’un appartement vide et le constat de la mort de Randson (un agent du MI6) puis le bruit de la rue bondée d’Istanbul, et la course-poursuite sur les toits du Grand Bazar d’Istanbul puis sur le toit d’un train se soldant par la perte de James Bond.

Oui comme un symbole de ce qui va suivre, la séquence se termine non pas sur le triomphe de notre héros, mais sur sa chute. La balle de Moneypenny touche James et l’envoie dans les abîmes de la mort. Oui, vous avez bien lu. James Bond prend une balle potentiellement mortelle au bout de 15 minutes de film. Le choc, à la réplique “Agent down” prononcée par Moneypenny est incroyable. On est pris, collé au siège ou dans le canapé, abasourdi par ce qui vient d’arriver. Puis le générique termine le travail. Nous plongeons dans l’abîme, tirée par cette main qui nous fait lentement couler et entrer dans l’esprit du protagoniste qui va revoir sa vie défiler à la manière de Leinster Burnham qui commentait son passage à la mort dans American Beauty.

©Sony MGM EON

Une mort significative

Nous vivons avec James Bond le passage à la mort. Je ne citerai que la première parole du générique chanté par Adele “This is the end” qui me semble assez évocatrice. Le spectateur fait le même chemin que James lui-même spectateur de sa vie. Nous partageons ce voyage interne grâce à ce magnifique générique qui nous laisse entrevoir toutes les failles du personnage, qu’il devra affronter lors de sa résurrection. C’est la première révolution, nous entrons dans la tête de Bond, ce qui le caractérise comme être humain, et comme tout être humain, il est mortel. Ce qui nous conduit à la seconde révolution de ce film.

Je sais que je vais écrire une chose paradoxale, mais au vu du générique et de la séquence d’ouverture, ce film sera un drame non un film d’espionnage, et il sera centré et dicté par les mouvements intérieurs de son protagoniste : James Bond. La suite du film nous le laisse entrevoir.  

SKYFALL – Official Teaser Trailer

La renaissance progressive

Bond est un phénix dans ce film. Il va renaître de ses cendres. Tout le film est fondé sur cette métaphore. Que ce soit le poème de Tennyson cité par M et mis en exergue au début de cet article ou la première rencontre avec Silva. Mais, c’est aussi le sauveur qui revient sur ses terres, d’où la référence à Ulysse, qui n’est pas simplement une citation dans le film. Le programme du film est donné. James Bond doit passer des tests pour reprendre du service. Bien sûr pris à la légère par le personnage mais qui mettent en exergue les changements qui existent entre le James Bond que l’on connaissait et celui qui est à l’écran. C’est aussi l’introduction du retour aux origines. D’autant plus signifiante qu’il se passe lors d’un libre échange avec un psychothérapeute. Le mot Skyfall apparaît pour la première fois dans le film.

James le balaye d’un revers de main en répondant “Done” et quittant la pièce. C’est la grande faille, ce qui est caché, enterré au plus profond du personnage et qu’il faudra affronter pour se reconstruire. Une fois encore, ce film prend une forme de drame et non de film d’espionnage. Le phénix doit repartir au combat pour renaître de ses cendres. M l’envoie alors sur le terrain, sur la piste de Silva. Nous le voyons reprendre la mission avec succès, il tire le fil qui le conduit de Patrice (homme de main à qui était destiné la balle de Moneypenny), puis à Séverine, qui le conduit à Silva. Rien de nouveau, le schéma bondien est respecté, James arrive à capturer Silva et le ramène en Angleterre.

James Bond est de retour ! Ce dernier savourant son triomphe, avec une très old school punch line décochée alors que Silva est pris au piège. Cette arrogance et maîtrise retrouvées nous font penser que notre héros est de retour ! 


 ©Sony MGM EON

Une résurrection latente

Seulement le chemin de la résurrection est long et sinueux. Non, James Bond n’est pas de retour, au contraire il est pris dans le piège de son double obscure Silva. Ce dernier ayant anticipé la réponse du MI6 et s’étant laissé capturer, va arriver à toucher sa cible : M. M est face à la ministre de l’intérieur, à Westminster. Silva s’est échappé, James doit le rattraper pour empêcher l’assassinat de M. C’est la séquence de basculement du film. Une séquence parfaite, utilisant le montage alterné pour mettre en regard M, Silva qui poursuit l’exécution de son plan parfait entrant dans Westminster et James qui court pour arriver à temps et sauver M. Le tout rythmé par les violons de Thomas Newman et la voix de Judi Dench résistant la dernière strophe du poème Ulysse de Tennyson pour clore sa prise de parole.

Cette séquence en dit long sur notre personnage principal. Non il n’est définitivement plus “cette force qui jadis remua ciel et terre” puisqu’il va arriver en retard, donc échouera cette mission intermédiaire. Ce qui clôt cet acte du film. Cependant la situation et le trajet de notre personnage n’en reste pas là. Dans le suspense insoutenable de cette séquence, c’est le programme de la fin du film qui se dessine. James ne sera plus jamais le même, mais il restera, comme le cite M dans la séquence ce “cœur héroïque” “fort dans la volonté de lutter et de ne jamais rien concéder.” C’est ce qui guide la suite du film. James va devoir pour sauver M reprendre l’avantage et affronter son passé à Skyfall. 

Je parle depuis le début du film de révolution, il n’y a rien de nouveau à ce que James encaisse une défaite dans un film. Mais que cette défaite touche M et scelle la fin d’une facette du personnage. C’est une facette de James Bond qui est enterrée par cette séquence d’où mon mot révolution. 

The Poem from Skyfall | James Bond 007 (Daniel Craig) | Heroic Heart

La perte et la défaite finale

Pardon pour cette affirmation aussi brutale et destructrice : non James Bond ne gagne pas toujours à la fin. Si par gagner vous entendez rester en vie, alors oui il gagne à la fin. Mais si vous entendez éviter que le plan du méchant fonctionne alors je suis désolée de le dire mais James Bond perd à la fin de Skyfall. Retournons dans la chapelle à Skyfall. M est seule avec Silva qui veut la tuer. L’issue semble inextricable. Seulement, Silva aussi dépourvu de sentiment soit-il, n’arrive pas à appuyer sur la détente. Un couteau lui atterrit en plein milieu du dos lancé par notre agent secret qui arrive juste attend. Il tue son adversaire comme c’est de coutume depuis 50 ans. C’est l’aboutissement de la renaissance pourrions-nous croire ? Et bien non. Puisque si nous remontons le film l’objectif de Silva n’était pas de tuer James mais M.

Se résoudre

A l’instant où Silva s’écroule mort, c’est M qui s’écroule à son tour, rattrapé par James. Blessé lors de l’assaut à Skyfall par les hommes de mains de Silva. James ne peut que constater et accompagner M vers la mort. Il n’est pas arrivé à la sauver. Comme à la fin de Casino Royale, Bond est laissé pleurant un être cher et défait par le méchant. C’est une nouvelle défaite à accuser pour le personnage qui va parachever sa résurrection. Mais non une réelle résurrection, comme il le dit à Silva c’est plutôt une transformation. Non James Bond n’est plus un dieu, il ne ressuscite pas sous une forme parfaite et intouchable. Mais comme chaque humain il se reconstruit avec toutes les embûches que cela implique.

Comme le prédisait Moneypenny c’est bel et bien « le vieux singe aux nouvelles grimaces » qui apparaît sur les toits de Londres au milieu de tous ses drapeaux britanniques. 


©Sony MGM EON

Un grand final

Signe du retour en grâce du protecteur de la Nation. Le nouveau James Bond, dans la séquence finale, entre dans le bureau du nouveau M pour prendre sa nouvelle mission. Il faut que le personnage ne passe pas par la perte pour devenir le meilleur agent secret de sa Majesté. C’est un nouveau James Bond qui nous apparaît. Cet événement marquera un nouvel aboutissement du personnage, plus nuancé avec plus de maîtrise que nous verrons à l’œuvre dans la suite de Skyfall, 007 Spectre.

Cette évasion confinée se termine par le fameux gun barrel signature de la saga ! Au-delà de la maestria de certaines séquences, Skyfall laisse un goût de modernité et de révolution dans la saga James Bond. Skyfall restera comme un des meilleurs James Bond jamais réalisé pour longtemps. Ce qui nous fait attendre avec d’autant plus d’impatience la conclusion de l’ère Daniel Craig avec le film Mourir peut attendre, No time to die qui devrait sortir en France le 11 novembre 2020. 

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